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21 jours - itinérant

21 jours

itinérant

(Jour) 1

  • Moral : Fébrilité
  • État d'esprit : Café latté et appréhension
  • Niveau de bien-être 9
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 9
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 8
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 0
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

J'ai l'intention de rester chez moi toute la journée, sans scrupule malgré le soleil, à la veille de plonger tête première dans l'univers de la rue.

Je viens d'aller reconduire les enfants à l'école et à la garderie. Ils ne comprennent pas trop ce que je m'apprête à faire. Pas même mon plus vieux, six ans. «Papa s'en va vivre dans la rue quelque temps!»

- « Ah ouais, tu me ramèneras une surprise !»

Je me suis déjà fait deux cafés au lait. Je m'apprête à regarder une série télé. De jour, ce que je ne fais pourtant jamais. Comme si je voulais me vautrer avec zèle dans le confort avant de vivre une expérience difficile.

 

(Jour) 2

  • Moral : Fébrilité
  • État d'esprit : Douche chaude
  • Niveau de bien-être 9
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 9
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 8
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 0
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

J'ai déjà passé deux jours dans la rue il y a quelques années pour un reportage et j'avais trouvé ça éprouvant.

Très même. L'odeur du dortoir à la mission Old Brewery qui vous prend aux nez, les ronflements, la solitude, la vulnérabilité. Mais là, ça va être beaucoup plus intense. Mon entourage croit que je suis un peu fou. Même mes collègues, ce qui m'étonne un peu compte tenu de la nature de notre métier. Leur inquiétude est un peu contagieuse. Mais je me dis que des milliers de gens vivent l'itinérance depuis des années à Montréal, sans qu'on en fasse trop de cas. Moi, ça ne va durer que quelques semaines. J'ai un bon feeling. Bon, je vais finir mes bagages. Il ne faut pas que j'oublie d'acheter des bouchons pour les oreilles.

Mais d'abord, un autre café au lait.

(Jour) 3

  • Moral : Déboussolé
  • État d'esprit : Baptême de rue
  • Niveau de bien-être 9
  • Niveau de fatigue 7
  • Niveau de compétence 9
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 7
  • Jauge des sens
    • Vue 2
    • Odorat 0
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

C'est parti! J'ai fait des adieux (filmés) à ma famille ce matin. Mon grand pleurait, mais je ne suis toujours pas sûr qu'il comprend trop ce qui se passe.

J'ai été porter mes effets personnels au poste de quartier 21. La commandante et des membres de son équipe m'ont ensuite un peu briefé sur le monde qui m'attend dehors. En gros, la rue c'est rough, sa faune est parfois imprévisible mais on peut y survivre en ayant recours aux nombreux services qui en découlent. Dès mon arrivée au poste, deux policiers discutaient d'un suspect armé et activement recherché. «Il pourrait se trouver dans un refuge», dit l'un d'eux. J'ai demandé à voir sa photo, au cas où le gars s'avère mon voisin de lit.  

J'ai ensuite été admis à la Mission Old Brewery. Un intervenant m'a énuméré les consignes à suivre. Déjeuner 8 h, dîner midi et souper 5h. Couvre-feu: 22h. Pour le reste, c'est chacun pour soi. J'ai mangé une lasagne tantôt pour diner, plutôt potable.

La clientèle est variée: des jeunes, des vieux, des anglophones, des francophones, des gens «normaux» qui ont tout perdu ou d'autres atteints de problèmes de santé mentale. Plusieurs parlent tout seul. On me pose peu de questions à date. C'est le premier du mois, la plupart ont reçu leur chèque. C'est le party. Les gens devraient consommer pas mal et la nuit risque d'être agitée, me dit-on. Mes nouveaux colocataires peuvent s'avérer de véritables bombes à retardement. «Ici, c'est une poudrière», résume l'intervenant.

Par la fenêtre de son bureau perché au 5e étage, je vois les vitrines de La Presse de l'autre côté de la rue.

(Jour) 4

  • Moral : Fatigué
  • État d'esprit : Flatulences et CCR
  • Niveau de bien-être 7
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 7
  • Jauge des sens
    • Vue 1
    • Odorat 2
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Vous avez peut-être déjà dormi dans un dortoir au cours d'un voyage en sac à dos. Alors imaginez le pire du lot et multipliez par 10.

Vous aurez ainsi une bonne idée de ma première nuit passée au deuxième étage de la mission Old Brewery, en compagnie d'environ 200 compagnons d'infortune. J'ai le lit A232, appuyé contre le mur en béton défraichi. J'ai d'ailleurs très mal dormi, en plus de m'être réveillé au moins une dizaine de fois. Nous dormons dans des lits superposés. Mon voisin se trouve à un bras de distance. Il semble avoir l'âge de mon père et pourrait jouer le rôle du père Noël avec sa barbe et ses longs cheveux blancs un peu jaunis par des décennies de tabac. L'homme semble très malade. Il est plié en deux, se gratte les jambes (gonflées et couvertes de bleus) au sang, tape du poing dans la paroi de son lit métallique. Il n'a pas pris sa douche, pourtant obligatoire. Hélas. En biais, un jeune fait la prière musulmane à voix haute pendant une bonne demi-heure. Un employé va chercher un confrère à ce sujet. «Je n'ai pas de problème avec ça», tranche le confrère.

Un homme traîne une radio avec lui. Du CCR joue en boucle. Personne ne s'en plaint. Pas moi en tout cas. Le couvre-feu survient pendant Fortunate Son :

«It ain't me, it ain't me, I ain't no senator's son, son.

It ain't me, it ain't me; I ain't no fortunate one, no,

Yeah!»

Les ronflements commencent rapidement après l'extinction des feux, suivis de près par les flatulences. Quelques pensionnaires toussent à s'en arracher la gorge. J'étais surpris que personne ne soit mort ce matin. Le Père Noël s'est réveillé plusieurs fois pour mettre ses bas, ses souliers, faire son lit, partir, revenir, enlever ses bottes, ses bas, se coucher, mettre ses bas, ses souliers etc, etc. Clac. 6h45. Les lumières s'ouvrent brusquement dans le dortoir. Les gens se lèvent mécaniquement, sans broncher. Dans 30 minutes, tout le monde doit être dehors. Le Père Noël est déjà parti. Son lit est fait à la perfection, comme dans l'armée.

Dehors, je cherche Gaétan. Il n'est pas là. Je l'ai rencontré la veille. Un chic type, très zen. «La rue, c'est une longue file d'attente», m'a-t-il dit. Je commence à errer dans la Ville déserte. Sur Saint-Laurent, un gars me demande du papier à rouler devant les peep shows. Il est environ 7h30. Je le sais parce que Gaétan m'a dit que pour savoir l'heure, suffit de lever le combiné d'un téléphone public.  

J'ai dû marcher 10 kilomètres aujourd'hui pour m'orienter dans mon nouvel environnement, trouver des repères, nouer des liens. J'ai quêté un peu devant la Place des Arts ce matin. Je suis tombé par hasard sur mon vieux chum Maillhot et mon ancienne blonde Sonia. Le monde est petit. J'ai eu droit à un café gratuit.

Je dois retourner au refuge pour le souper et une autre nuit.

Je dois retourner en file.

 

(Jour) 5

  • Moral : Rénergisé
  • État d'esprit : La Bonneau et Jean-Marie
  • Niveau de bien-être 8
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 8
  • Jauge des sens
    • Vue 1
    • Odorat 1
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Le gruau était tiède et dégueulasse à la BM (dans le jargon) ce matin.

En plus de cette manie de mettre du fromage bleu très fort dans l'assiette, ce que plusieurs gaspillent. J'ai commencé ma journée par un bain de soleil sur Sainte-Catherine. Ça me faisait sourire de voir ces nombreux étudiants m'enjamber ou me contourner comme si je n'existais pas pour aller dénoncer l'austérité dans une manifestation. Les seuls qui commencent à me saluer de la tête sont les gens de la rue. Je suis invisible pour les autres. Juste demander l'heure devient difficile. Les gens «normaux» font la sourde oreille dès que je m'adresse à eux. J'ai eu droit à un tour guidé de l'accueil Bonneau, avec André, un intervenant qui a vécu la rue pendant ses années de drogue. Un chic type. J'ai mangé mon assiette de pâtes comme un ogre pendant qu'il me racontait son parcours et s'informait du mien. On a visité un local de musique et de peinture. J'ai bien l'intention d'y retourner d'ailleurs gratter la guitare à temps perdu. On a visité aussi des petits studios, sorte d'eldorado de confort dans l'univers de la rue. Hélas, les chambres réservées pour les 50 ans et plus sont toutes prises et la seule façon d'en sortir demeure les pieds devant. André m'a fait visiter le vestiaire, où je me suis pris un oreiller. Ça va faire changement de mon coton ouaté. J'ai encore passé la nuit à la BM, après une tentative ratée de dormir à la Maison du Père. Avant de dormir, j'ai jasé pas mal avec Jean-Marie, un érudit rencontré la veille. Le gars s'enferme des journées entières à la Grande Bibliothèque pour lire. Zola, Rabelais, Arsène Lupin, biographies de Louis Cyr, Janine Suto: Jean-Marie, la longue barbe immaculée et des yeux bleus clair, est un vieux sage dans la mission. Il y vit par choix, après de mauvaises expériences dans des maisons de chambres où la toxicomanie et la violence prennent le contrôle des immeubles. Il me raconte sa jeunesse dans un Montréal encore rural, où il y avait encore des fermes à Saint-Léonard-de-Port-Maurice. Je ne me tanne pas de l'écouter.

Avant de dormir, les gars vont souvent faire leur toilette dans les salles de bain du complexe Desjardins. Plusieurs se roulent un dernier petit joint devant l'entrée avant de rentrer se coucher.

(Jour) 6

  • Moral : Tanné
  • État d'esprit : Nuit de marde (#3)
  • Niveau de bien-être 6
  • Niveau de fatigue 9
  • Niveau de compétence 7
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 6
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 2
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Encore une nuit de marde dans le lit A232. J'étais tombé comme une roche la veille et je me disais que ça serait comme ça à l'avenir. Erreur.

Le Père Noël m'a ronflé ça toute la nuit, le visage tourné vers moi. Un bras de distance nous sépare. Je suis sûr que ses ronflements se faisaient entendre dans tout le dortoir, alors imaginez ce que je vivais aux premières loges. J'ai donné deux, trois coups de pied sur son matelas en plus d'échapper un chapelet de jurons pour tenter de le réveiller (et ventiler ma frustration), en vain. Rien à faire, il se tapait une nuit de rêve pendant que je faisais des 360 dans mon lit.

J'ai sorti mes bouchons, qui ont à peine voilé cette désagréable symphonie, à laquelle s'ajoutent flatulences, toux, cris et une odeur nauséabonde. J'ai passé à deux doigts d'envoyer chier la compassion pour étouffer le Père Noël avec mon bel oreiller tout neuf.

Au moins, il y a Jean, le chef d'équipe de soir, qui me fait rire avec sa façon de s'adresser à la clientèle. Il taquine tout le monde, sans jamais verser dans le mépris. Les clients l'adorent en retour.

À Aldo, qui voulait se lever pour aller pisser malgré la consigne de rester dans son lit pour le décompte général (le bed check) : 

«Aldo Aldo, reste dans tes couvartes deux minutes, pis tu iras pisser. Je vais même te border si tu veux, je le sais que t'aimerais ça.»

Aldo obéit et tout le monde éclate de rire. Un son rare dans le dortoir.

Tout le monde aime Jean, même si Jean peut s'avérer très mauvais. La veille, il a expulsé un gars qui s'est faufilé une grosse canette de bière dans ses pantalons.

Après cette nuit infernale, j'ai remis mon linge de la veille. Je commence à sentir. Je baigne déjà dans mon jus de pieds et il est 8h15. Je viens de manger une omelette baveuse, avec encore de l'esti de fromage trop fort.

Un autre jour commence. J'espère qu'il ne sera pas à l'image de ma nuit.

(Jour) 7

  • Moral : Reposé
  • État d'esprit : Le cinq étoiles des pauvres
  • Niveau de bien-être 8
  • Niveau de fatigue 6
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 8
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 0
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Après la mission Old Brewery, j'ai posé mes valises à la Maison du Père, sur le boulevard René-Lévesque. Le refuge a la réputation d'être un hôtel cinq étoiles.

Seul hic: il faut y débarquer avant 14h pour espérer un lit. Ceux qui ont cette chance ne peuvent ensuite plus ressortir dehors. Avant de m'y rendre, j'ai fait la rencontre d'Enric sur Sainte-Catherine. Un peu cavalièrement. Je prenais un bain de soleil sur un bout de carton, adossé contre un magasin barricadé, lorsque ce grand jeune homme est sorti de nulle part. Manteau militaire, capuchon, dents pourries, barbe et le regard torve. «Hey, c'est mon spot et mon carton !», marmonne-t-il.

Après avoir fait connaissance, il m'autorise à faire une entrevue. Son histoire est triste à pleurer. Enfance difficile, rejet, drogue, aucune éducation (il a une sixième année) puis la rue par intermittence depuis bientôt 10 ans. Il fête ses 29 ans aujourd'hui même. Pis tes parents? «Ma mère c't'une crisse de folle pis mon père c't'un trou de cul!»

Lorsqu'on s'assoit dans la rue, c'est par ailleurs drôle de voir l'éventail des gens qui viennent vous aborder. Des gens qui n'oseraient sans doute pas vous approcher si vous marchiez normalement.

«Mon fils, lève-toi et marche !», m'ordonne l'un d'eux. «Les Québécois s'implosent d'eux-mêmes ! Les immigrants ne seront jamais des Québécois», philosophe un autre.

D'autres offrent de la drogue, du speed ou des puffs de crack notamment.

Dès qu'on pousse la porte de la Maison du Père, on nous conduit dans une salle commune attenante. Elle est bondée à mon arrivée. Les nouveaux ont priorité au comptoir d'accueil. Dans la salle, deux clients en viennent aux coups, vite séparés puis expulsés par les intervenants. On ne niaise pas avec la violence dans les refuges.

Après l'accueil, direction les douches. Sans condition. On nous permet d'échanger notre linge sale contre du propre, on laisse nos effets dans un vestiaire puis on va rencontrer un intervenant pour ouvrir notre dossier. Ensuite, on profite des nombreux bienfaits qu'offre cet oasis de repos, dans ce monde agité et malade. Une grande salle pour écouter la partie de hockey (Canadiens vs Ottawa) ou jouer aux cartes (au pique à tout ou quelque chose de même) avec Monique et Lorenzo, un fumoir dans une cour intérieure constamment achalandée. Des manteaux sur lesquels sont peints les lettres MDP sont à la disposition des clients.

J'y croise la première fois un gars qui se parle tout seul. «Awaye Carole, awaye, mets du petit bois pis du journal dans le feu. Awaye Carole, le courant va revenir dans 4 jours, sinon il y a des chandelles. Carole! Carole…»

Je rencontre aussi Normand, qui m'offre la visite guidée. Un homme réservé et doux, qui a tout perdu à cause de ses problèmes de jeux. Il y a aussi Pierre, qui habite l'endroit depuis 21 ans. Péniblement. Il vit le cauchemar éveillé de ceux qui croyaient que l'itinérance n'arrivait qu'aux autres. Il ne comprend pas ce qu'il fait là.

Son itinérance est temporaire, répète-t-il. Il veut aller dans l'ouest. Impossible de savoir ce qui l'a amené là. Mais il recommence sa vie à zéro. À 45 ans.

Qui sait où se trouve Pierre aujourd'hui.

À part ça, le mot se passe que je participe à cette expérience. La chose est d'ailleurs mieux reçue que je pensais. Les gars sont contents de voir que je vis la même chose qu'eux, même si c'est temporaire.

Plusieurs me salue. Dans les refuges. Dans la rue.

Le Canadiens a remonté un déficit de trois à zéro. Paciorrety a marqué deux buts, en plus d'ajouter deux passes. Le bed check approche. Je regagne ma chambre, dans laquelle il n'y a que quatre lits superposés. J'ai le numéro 8. Le matelas est épais et il y a un oreiller. Aucun ressort dans le bas de mon dos, aucun voisin qui tousse, qui ronfle ou qui parle tout seul.

Je pense au Père Noël, qui n'a sans doute même pas remarqué mon départ.

Je m'endors vite.

(Jour) 8

  • Moral : Anxieux
  • État d'esprit : Camping urbain
  • Niveau de bien-être 6
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 7
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 5
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 2
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

J'appréhendais ma première nuit hors des murs des refuges. Est-ce la jungle? Peut-on réellement dormir sur ses deux oreilles?

D'entrée de jeu, les gens qui choisissent de dormir dehors veulent la sainte paix et refusent de se soumettre aux dictats des ressources offertes. Plusieurs veulent aussi pouvoir consommer en paix. J'aurais pu, par l'entremise d'Enric, dormir dans une espèce d'abri de fortune camouflé discrètement près de la ruelle derrière la Grande bibliothèque. Il y avait des feuilles de cartons, un sac de couchage et plusieurs couvertures, notamment pour faire les parois de l'abri. Il y avait cependant aussi plusieurs seringues incluant des étuis vides sur place. J'avoue avoir eu un peu peur de me piquer sur une aiguille souillée, d'autant plus que des seringues trainaient devant une porte tout près, au milieu d'une forte odeur d'urine. Bref, pas vraiment le genre d'endroit où j'ai envie de m'assoupir et risquer de mauvaises rencontres. Sinon, il ne manque pas de ruelles en Ville pour espérer s'étendre tranquille. Les coins les plus prisés sont situés sous des trappes d'aération. Le vent chaud  permet un confort relatif. Le risque demeure que ces endroits « appartiennent » sans doute déjà à quelqu'un à en juger par les nombreux effets, vêtements et matelas abandonnés un peu partout.

 

Un homme se présentant comme D'Artagnan, rencontré des bas des escaliers menant au métro Square Victoria, a fourni une piste de réponse. «Ça fait 20 ans que je viens dormir icitte. Si tu ne fais pas de trouble, tu respectes les autres, tu vas pouvoir rester. Mais si tu déranges, tu vas te retrouver avec ta face contre le mur.»

L'homme, l'air totalement intoxiqué, divise les itinérants en quatre catégories. Les junkies, les alcoolos, les victimes et les gens qui respectent l'espèce de code d'honneur de la rue. D'Artagnan se plaçait évidemment dans la dernière catégorie.

J'ai ensuite été faire une sieste sur un banc dans le métro Bonaventure, avant de me faire expulser par un agent de la STM vers 1h30. J'ai fini la nuit assoupi sur une table du Mc Donald, à l'instar de quelques-uns de mes semblables, incluant un gars qui déblatérait seul et plusieurs clients un peu ébahis par ce spectacle plutôt pathétique. La nuit, l'hiver surtout, plusieurs itinérants prennent les Mc Donalds d'assaut pour écouler au chaud les dernières heures avant le lever du jour.

Avant d'aller passer la nuit dehors, quelques heures plus tôt, j'avais recroisé Enric sur Sainte-Catherine. Il fêtait ses 29 ans avec une roche de crack, offerte par un gars qui avait besoin d'un briquet. «Tiens-toi loin de ça !», m'a-t-il ordonné avant d'approcher la flamme de son briquet contre l'embouchure de sa pipe de verre usée.

J'ai ensuite fait la file à la Maison du Père pour m'y réchauffer un peu avant la nuit. Quelques flocons de neige tombaient sur la foule compacte qui attendaient en grelottant l'ouverture des portes. Une fois à l'intérieur, j'ai revu plusieurs visages familiers. Mon expérience est maintenant connue et m'ouvre des portes inespérées. Les gars viennent désormais me voir eux-mêmes pour me raconter leur histoire. Ils disent apprécier le fait que je me donne la peine de vivre leur réalité, même si c'est temporaire. Il y a eu Jean, un artiste talentueux, qui m'a montré ses œuvres symétriques impressionnantes, le fruit de centaines d'heures de travail minutieux. L'homme de 53 ans se décrit comme un aventurier, qui a choisi une vie en marge de la société et qui se consacre à son art, après des années de consommation et de prison. «Je considère le BS comme une subvention pour créer», badine-t-il. 

J'ai ensuite soupé avec Guy, 63 ans, un vieux de la vieille qui accumule des dizaines d'années d'itinérance. «L'itinérance, c'est une businness», illustre l'homme à la longue barbe. Selon lui, les autorités ont tout intérêt à maintenir le réseau d'aide en place pour éviter les dérapages. «Imagine 1000 gars qui ont faim et en manque de drogue lâchés lousse dans les rues du centre-ville…»

Il économise jalousement son dernier chèque du BS pour se payer le voyage jusqu'à Charlottetown sous peu. Il joue depuis des années de la guitare sous la terrasse d'un grand restaurant en bordure d'une marina. Il a des amis et des endroits pour dormir là-bas. Il gratte depuis 50 ans des succès des Beatles sur sa guitare classique. «Je suis rendu pas mal bon», admet-t-il candidement.

Lorsqu'il n'est pas là-bas près de la mer, il en rêve. C'est ce qui permet à ce loup solitaire de survivre le reste de l'année. «Un conseil : ne fais confiance à personne. Si des gars se montrent sympathiques, méfie-toi ! Dans la rue, c'est chacun pour soi.»

(Jour) 9

  • Moral : Impassibilité
  • État d'esprit : Tuer le temps
  • Niveau de bien-être 5
  • Niveau de fatigue 6
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 6
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 2
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Je tue le temps. J'ai l'impression de ne faire que ça. Tuer le temps dans une file, dans la rue, dans la salle communautaire d'un refuge, dans mon lit, devant cet ordinateur au poste de police.

Je suis devenu un serial killer temporel.

Les histoires pathétiques des gars commencent même à me saouler. Tout le monde a un problème entre les murs du refuge. Plusieurs sentent le besoin de le partager avec moi, l'effet pervers du fait que tout le monde ou presque sait que je prends part à cette expérience, je crois. Le jeu, l'alcool, la drogue, les femmes: ils font la file pour me conter en détail le récit de leurs vies ratées. J'exagère. Un peu.

Mais les histoires finissent par se ressembler toutes. Il n'y a que les visages qui changent. Et encore.

Bref, la coupe est pleine parfois et ça ne me tente pas toujours d'avoir une conversation avec un gars qui a tout perdu et me montre ses avant-bras couverts de piqûres de punaises de lit, souvenirs saignants de sa dernière brosse de trois jours qui s'est terminée dans une maison de chambre remplie de putes et de crack.

Encore moins dans un fumoir avant 7h le matin.

La lune de miel est finie. Là, je commence à compter les jours qu'ils me restent. Je pense aux enfants. Je combat l'envie d'aller voir le plus vieux jouer dans sa cour d'école sur l'heure du lunch.

Les histoires cutes et touchantes des gars commencent à me taper sur les nerfs ou me rendre sceptiques. Celle de Guy, inspirant avec son beau projet de partir gratter sa guitare dans les Maritimes. Guy est disparu depuis deux jours, probablement parti sur la brosse. Celle de Pierre, dont l'itinérance temporaire devait le mener dans l'Ouest rapidement. Pierre dit ne plus trop savoir quand il va partir. Celle de Pierre (un autre) qui veut dénoncer l'acharnement policier dont il se dit victime et qui l'empêche, à coup de contraventions, de se sortir de la rue. Il s'est fait expulser du refuge hier pour avoir (encore) tenté de faire entrer de l'alcool.

Je doute même que tout le monde puisse tomber dans la rue, rhétorique qu'on entend ici à tout vent. Pour ma part, je doute sérieusement me rendre là un jour. J'ai trop à perdre. Plus qu'eux en fait. Je sens le fossé se creuser un peu plus chaque jour entre moi et eux. À mesure que je passe plus de temps avec eux, ironiquement. Comme si je me sentais immunisé contre la menace de me ramasser un jour là pour de vrai. Certaines conversations entendues me le font croire hors de tout doute. Comme hier, lorsque j'attendais dehors avant de rentrer dîner à la Bonneau. Je discutais (en fait j'écoutais) parler un gars de mon âge qui voulait partager un joint avec moi (j'ai résisté, malgré une certaine tentation). «Les filles sont toutes des putes! Toute la gang! Dès qu'elles goûtent à ma graine, elles sont accros ! Moi je suis capable de fourrer 30 fois de suite sans venir et donner des dizaines d'orgasmes aux filles!»

Le gars y allait comme ça, de propos édifiants, se targuant de vendre de la coke et «gérer» six filles dans Hochelaga. Il jouait au tough, comme plusieurs autres qui font l'étalage de leurs vies de prison. Mais au fond, ils finissent tous leurs journées au deuxième étage d'un lit superposé dans un refuge pour itinérants. Méchante gang de winners. Mon père avait un nom pour ça. Des «défonceurs de portes ouvertes». L'expression prend tout son sens ici.

 «Oui, mais, ces gens ont eu des passés difficiles, des enfances malheureuses!»

Peut-être. Mais n'empêche que je n'ai pas choisi d'être le déversoir de leurs glorieux faits d'armes de bum. Je suis d'ordinaire volubile, mais je me retrouve cantonné dans un rôle de spectateur un peu naïf et impressionnable, cherchant à manger seul dans la cafétéria en espérant avoir la crisse de paix.

Sinon, j'ai donné mon nom pour faire les tâches le matin à la MDP. Ça permet d'avoir un lit réservé et une flexibilité dans les heures d'entrée au refuge. Ça permet aussi de tuer le temps. On nous réveille à 5h du matin environ pour servir le déjeuner aux gars. J'ai servi le gruau ce matin. Un travail facile. On verse le gruau de la marmite au bol avec la louche en métal et on tend le tout au client. Quand il est content, il prend le bol. Quand il n'est pas content, il grommelle quelque chose d'inaudible en allant s'asseoir.

Mon voisin donneur de contenant de beurre de pinotte et de confiture semblait se faire davantage chier. Certains gars lui donnaient de la marde lorsqu'il ne restait plus de confiture aux bleuets ou lorsque le contenant était taché d'arachide.

J'ai ensuite changé les draps dans les chambres, dans l'équipe du frère Marc. Un religieux qui travaille là depuis 30 ans. Un vrai personnage. Petit, pince sans rire, lunettes rondes : les gars lui vouent littéralement un culte. «Bon, on va régler quelque chose. Ne me parlez pas d'élections ce matin. Je ne vote pas. Je vais voter lorsqu'on aura un pays.»

Les tâches du matin permettent certains privilèges, comme une collation, un souper avant les autres et un dîner même.

Je suis sorti profiter du soleil. J'ai mécaniquement marché vers le café Mission pour m'assurer que rien n'avait changé. J'ai poursuivi mon chemin à la Bonneau pour le dîner, avant d'aller faire mon tour au local de musique. Mélanie était là. Seule femme dans un milieu de gars. Elle est one of the boy. Elle se débrouille au synthétiseur en plus.

Entendre des gars très talentueux jouer quelques tounes m'a réconcilié avec tous les travers dénoncés ci-haut.

Je suis reparti vers la MDP le cœur léger.

Comme quoi la vie est bien faite.

Je risque de redevenir pessimiste ce soir. Les gars ne voudront sûrement pas se taper la soirée électorale. Encore une émission merdique. Hier, les gars ont applaudi lors du coup de circuit final et prévisible d'un film série B totalement mauvais. «Ça m'étonnerait que ça leur tente d'écouter les élections. Surtout s'il y a plus de monde de la catégorie 1.», illustre Romain, un chic type charismatique, qui catégorise ses colocataires de 1 à 4.

1- santé mentale lourd.

2- problèmes lourds de consommation

3- vieux de la vieille pris dans une routine

4- gars qui veut se sortir de la rue, plus futé que la moyenne

 

Romain se place dans la catégorie 4, comme tous ceux qui catégorisent les gens, j'imagine.

Contrairement à lui, je ne crois toutefois pas que des gens veulent vraiment passer leur vie dans un refuge et y mourir.

Plusieurs ont peut-être juste cessé de se faire idées, pour éviter d'être déçus.

Une fois de plus, bien souvent.

(Jour) 10

  • Moral : Découragé
  • État d'esprit : Mal de pieds et Van Helsing
  • Niveau de bien-être 6
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 7
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 2
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Lendemain de veille brutal ce matin. Quand je me suis couché hier, on annonçait un Parti libéral majoritaire.

Les voitures de police roulaient en trombe devant la Maison du Père, les gyrophares allumés. Une première manifestation au centre-ville. L'hélicoptère faisait son vacarme au-dessus de nos têtes. À mon réveil, à 5h15, Pauline Marois avait démissionné. J'ai l'impression de vivre en marge de la vraie vie. L'intérêt pour la soirée électorale était aussi faible que le pourcentage de votes à Option nationale. Mathieu, l'intervenant, a demandé aux gars s'ils voulaient suivre les résultats à la télévision. Une proposition accueillie sous les huées. La soirée électorale a ensuite perdu lamentablement au vote à main levée contre le mauvais film Van Helsing, qui relate les hauts faits d'un tueur de vampires professionnel (ben quin), qui s'est mis dans la tête de tuer le sinistre Dracula. Il gagne à la fin.

Dehors, dans le fumoir, les discussions politiques étaient tout aussi éloquentes. «Moé j'ai pas voté. J'espère juste qu'ils vont débarquer l'estie d'Harper! » ou le classique «En tout cas, c'est pas de ma faute si les libéraux ont gagné, j'ai même pas voté!»

Misère.

Certains gars, plus rationnels ou résignés, servaient quelques miettes de sagesse. «Je m'en crisse du résultat des élections. Ce n'est pas ça qui va m'empêcher de coucher icitte demain soir.»

J'ai assisté à ce rendez-vous avec l'histoire avec une poignée d'intéressés, dont mon nouvel ami Kamal, dans une autre salle, après la réunion des AA.

Ce matin, j'ai servi les jus au déjeuner (ma tâche du jour), avant d'aller faire les lits sous les ordres du frère Marc. L'équipe de tournage était là et j'ai été jumelé avec Denis, qui n'avait pas de problème à être filmé. À presque 70 ans (dans 4 jours), il m'a parlé de ses trois fils et même son petit-fils, avec qui il entretient d'excellents rapports.

J'ai été ensuite plier des bas avec le gars de la buanderie, avant d'aller au CLSC des Faubourgs, rue Sanguinet, discuter avec une intervenante de la procédure pour recouvrer ses papiers. Plusieurs itinérants les perdent – parfois à plusieurs reprises – et le CLSC les aide à récupérer leur carte d'assurance maladie, d'assurance sociale, etc, pour leur permettre de se trouver un emploi ou recevoir l'aide sociale.

En sortant de là, je tombe par hasard sur Serge, qui entreprend justement des démarches pour ravoir ses papiers. Ça fait trois ans qu'il est dans la rue et il est très critique envers les refuges, qu'il accuse de trop couver les clients. «C'est un cercle vicieux ensuite. Les gars sont trop confortables.»

Je n'ai pas le choix d'y donner raison. La vie est plutôt facile à la Maison du Père. On mange beaucoup et on y dort bien. À ce sujet, j'ai déménagé. Je partage un lit superposé dans la chambre de Romain. Nous ne sommes que deux. Je me sens presque en vacances. Une sorte de voyage backpacker un peu extrême, où les gens pètent et ronflent un peu plus dans les dortoirs.

Il y a néanmoins quelques inconvénients. J'ai d'ailleurs raté le dîner (fourni aux gars qui font des tâches) à cause de ma conversation avec Serge.

Il pleut, je vais rentrer tôt cet après-midi. Je commence à avoir mal aux pieds en plus. Chaque pas est une petite douleur. Je dois me reposer un peu dans les prochains jours.

Je serais même prêt à écouter Van Helsing.

(Jour) 11

  • Moral : Confortable
  • État d'esprit : Le frère Marc
  • Niveau de bien-être 7
  • Niveau de fatigue 7
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 7
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 1
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

J'ai les yeux ouverts lorsque que l'intervenant chargé de nous réveiller avec sa lampe de poche s'approche de mon lit à 5h15 ce matin.

Je me suis couché tôt la veille, après avoir cogné des clous sur une partie du film The Hobbit, diffusé dans la grande salle commune.

Après les jus hier, ma tâche au déjeuner est de saupoudrer du sucre dans le café et le gruau des gars. Rien de sorcier. Certains gars mettent six sucres dans leur café. Après le déjeuner, Richard et ses amis m'invitent à prendre un café avec eux à la Place Dupuis, où ils trainent chaque matin. Je suis content de faire partie de la gang (un peu grâce à mon colocataire Romain), mais je dois à nouveau participer à la corvée matinale du frère Marc, toujours aussi drôle celui là. «Ah vous êtes là vous ce matin?!? Mais qui diable va tenir la porte du magasin à un dollar si vous n'y êtes pas?», plaisante-t-il au sujet d'un des gars à moitié endormi assis devant lui dans la salle de rendez-vous.

Je dois à nouveau changer les lits du deuxième étage. Je me suis personnellement arrangé pour que le mien et celui de Romain soient fait correctement, puisque ça fait deux nuits que nos draps contour s'enlèvent tout seuls. C'est sans doute un détail insignifiant pour vous, mais c'est plutôt chiant de se lever au milieu de la nuit pour s'apercevoir qu'on dort directement sur le matelas froid en plastique.

Le frère Marc me propose ensuite une visite des quartiers des frères trinitaires où il vit, dans une annexe de la Maison du père. L'endroit, magnifique, a été bâti à la fin du 19e siècle. Tout le cachet d'époque, comme les parquets en bois et les poutres, a été préservé, sans oublier la décoration antique, comme cette vieille machine à écrire en fer forgé. Le frère Marc partage son toit avec sept autres religieux. Tous possèdent leur chambre et dînent dans une salle à manger commune. Une cuisinière est à leur disposition. L'homme d'Église est un peu le mouton noir de la bande. Il ne porte pas la soutane et n'hésite pas à parfois aller prendre une bière avec les clients de la Maison du Père dans les bars qu'ils fréquentent. S'il se montre à l'occasion dur avec eux et n'hésite pas à leur faire la morale, il adore ses gars. Un amour mutuel. Pour lui, la clé pour survivre, c'est d'ailleurs l'amour et la compassion. Ça fonctionne pour le frère Marc depuis 35 ans. Il avoue être parfois découragé de revoir année après année les mêmes visages assis aux mêmes places dans la salle communautaire le matin. Mais il s'efforce de ne pas juger ses protégés, et de faire le nécessaire pour sauver ceux qui veulent s'en sortir. Il estime que la Maison du Père a aussi une part de responsabilités, notamment celle de rendre la vie des gars parfois trop confortable.

Il ajoute trouver pénible de parfois célébrer les funérailles de ces hommes qu'il côtoie depuis des années.

Jamais facile d'officier les obsèques d'un ami, résume-t-il.

(Jour) 12

  • Moral : Frustré
  • État d'esprit : Rififi au grille-pain
  • Niveau de bien-être 5
  • Niveau de fatigue 9
  • Niveau de compétence 4
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 5
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 3
    • Ouïe 3
    • Toucher 0

Premiers signes (sévères) d'essoufflement. Je commence à avoir hâte de sortir d'ici et retrouver une vie normale.

Tout allait pourtant bien en me couchant hier soir. Je me disais même – dans un élan de zèle, que j'étais peut-être un peu trop confortable et que je devrais peut-être retourner à la BM ou essayer de dormir à la mission Bon Accueil pour faire changement. C'est donc dans cet état d'esprit que je me suis mis au lit, après une partie de pique avec les gars, au cours de la laquelle on m'a expliqué en détail quoi inventer chez le médecin pour se faire prescrire des pilules de Dilaudid, ensuite revendues dans la rue à cinq dollars l'unité. Cerise sur le sundae: je dormais seul dans ma chambre, puisque Romain découchait chez un de ses amis. Il commence à travailler dans un supermarché aujourd'hui.

Tout a basculé vers 1h30, lorsque les ronflements de mon voisin d'en face m'ont tiré du lit. Impossible de me rendormir par la suite. J'ai même essayé d'aller dormir sur une chaise dans une petite salle commune du rez-de-chaussée. Sans succès. Je suis retourné dans mon lit, pour tourner sur mon matelas en sacrant jusqu'au matin. J'ai réprimé plusieurs fois l'envie d'aller garocher mon oreiller au ronfleur, dont le vacarme faisait chier plusieurs autres pensionnaires, à en juger par les jurons qui résonnaient un peu partout sur l'étage. Sans oublier les flatulences. Faudrait m'expliquer pourquoi ces hommes, dès qu'ils se retrouvent entre eux dans un huis clos, se sentent autorisés d'échapper des pets dégoûtants et sonores, sans l'ombre d'une retenue. Est-ce qu'ils feraient de même s'ils vivaient avec une femme? Est-ce que tout le monde laisse son manteau ET son savoir-vivre au vestiaire en entrant au refuge l'après-midi?

Bref, j'étais déjà de mauvaise humeur lorsque l'intervenant est venu me réveiller avec sa crisse de lampe de poche mauve à 5h15.

Mes ennuis ne faisaient que commencer. Je me suis présenté à la cuisine. On m'affectait à la distribution des confitures, du beurre d'arachide et du beurre ce matin. Encore une fois, rien de bien difficile. J'ai seulement eu le malheur de demander au gars responsable du grille-pain où je peux trouver les confitures etc, qu'il me répond «Scuze, mais je n'ai vraiment pas le temps de répondre à tes questions.» J'insiste, poli, en lui disant que je veux juste savoir où je trouve les trucs et que je promets ensuite de m'arranger tout seul. Le gars du pain pète alors les plombs. «Toé avec tes p'tits criss de reportages. T'as des petits traitements de faveur icitte!»

Il menace ensuite de me régler mon cas dès qu'il en aura la chance et que je ne perds rien pour attendre. Chouette. Je regarde l'horloge: 5h45 du matin. Après ma nuit, je me dis que la journée est longue. Un intervenant me prend à part, me demande si ça va, ce qui s'est passé. Je ne dis rien contre le gars du pain. Le genre de code d'honneur pis toute, je me dis. De plus, je sens que si je contribue à le faire mettre dehors, je creuse ma tombe un peu plus auprès des gars. D'ailleurs, plusieurs commencent à avoir l'air tanné de me voir rôder dans le refuge, avec des caméras surtout. Un gars m'a confirmé ça tout à l'heure. Ils me reprochent de jouer à l'itinérant pendant que je touche un salaire. Un gars refuse même de serrer la main que je lui tends, sous prétexte que je ne sais même pas verser le jus comme du monde (?!?).

Non vraiment, la journée est longue.

J'ai hâte de sortir d'ici et rentrer chez moi, à quelques kilomètres d'ici. Je crois que les gars me voient comme un espion. Certains cessent de parler quand j'approche. Le coming out de mon expérience m'a d'abord permis de recueillir des témoignages forts et nouer des liens avec certains, mais là, je sens l'effet inverse.

J'espère que les choses vont se stabiliser, sinon, je vais essayer d'aller coucher ailleurs. Je fais de tout façon une surdose de tous leurs déprimants faits d'armes de bum.

Je vais me coucher tôt ce soir. Avant le ronfleur.

Journée de marde.

(Jour) 13

  • Moral : Isolé
  • État d'esprit : En transition
  • Niveau de bien-être 4
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 6
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 5
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 0
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Pas le choix de revenir sur quelques événements d'hier, à commencer par mon déménagement imprévu (signé l'équipe de tournage) vers le transit, une annexe de la Maison du Père destinée aux clients en voie de réintégrer le «vrai monde.»

Comme je n'avais aucune idée de ce que ce changement impliquait, le choc a été un peu brutal. On me retire en quelque sorte d'un coup sec du refuge où j'ai passé une bonne semaine. À priori, je ne devrais plus croiser mes anciens compagnons. Même l'entrée de mon pavillon est à l'opposé du bâtiment. L'idée derrière cette coupure est d'aider les gens du Transit à se sortir de la rue, loin des tentations. Je partage dorénavant une chambre avec un seul client, un jeune homme dans la fin vingtaine qui semble très timide. Une rangée de casiers sépare notre chambre en deux et offre une certaine intimité. Une quinzaine de personnes vivent au Transit. L'endroit n'est d'ailleurs pas populaire, puisque les démarches de réinsertion doivent être sérieuses pour espérer y étendre ses draps. Il faut notamment placer ses maigres avoirs en fiducie, afin de commencer à mettre de l'argent de côté en vue d'accéder à un logement ou une chambre. Une allocation oscillant autour de 50$ est versée chaque lundi, via un bureau de la Maison du Père.

Les restrictions du Transit s'accompagnent néanmoins de plusieurs bons côtés. Un dortoir tranquille (sauf un client qui fait des terreurs nocturnes chaque nuit, paraît), un fumoir intérieur disponible 24h, un bureau avec une petite lampe de chevet, un casier avec un cadenas, une buanderie (1$ la brassée), l'accès – au moyen d'une clé – à un salon communautaire (billard, télévision, livres, guitares) sans oublier des rideaux devant la douche (qu'on peut prendre à notre guise).

La cerise sur le gâteau: deux collations et trois repas par jour et la possibilité de rentrer à 22h la semaine et 23h la fin de semaine.

Les clients du Transit doivent allonger 306$ par mois pour ces services.

Je n'ai pas eu la chance de rencontrer mes nouveaux camarades. À première vue, ils semblent plus solitaires qu'au refuge, enclins à mener leur petite affaire pour se sortir de la rue. Des ordinateurs sont aussi à la leur disposition pour leur permettre de se trouver de l'emploi.

J'ai donc improvisé des adieux à mes anciens compagnons d'infortune. Certains étaient très attachants et m'aidaient à tuer le temps et à rendre cette expérience confortable, malgré certains écueils et moments d'exaspération.

J'ai fumé une dernière cigarette avec Marcel, Émilio et Serge à quelques minutes du couvre-feu, avant d'aller dormir seul dans mon nouveau chez-moi.

On venait de participer à un atelier de discussion (chaque jeudi) fort divertissant. Le thème n'a pas été choisi au hasard: les médias et leur influence selon l'angle choisi des reportages. On a fait un exercice sur les préjugés, et le niveau des échanges m'a surpris tant il était élevé.

Depuis mon réveil, je suis seul. La journée achève et je n'ai parlé à personne depuis les tâches du matin, interminables puisque plusieurs clients ont préféré passer leur journée au soleil plutôt que de changer des lits.

J'ai marché une bonne partie de la matinée, avant d'aller lire des journaux et des bandes dessinées à la bibliothèque. Je vais me coucher tôt et tenter de fraterniser avec mes nouveaux camarades.

Sinon la semaine sera longue.

Même si j'ai juste envie de m'échouer devant un film. C'est vendredi et je me sens dimanche à tous les jours. Je pense que je couvre une grippe et c'est pourquoi je me sens si amorphe. Je tousse beaucoup à cause de ces satanées cigarettes indiennes que je grille plus que jamais.

Je vais d'ailleurs essayer de ralentir ces prochains jours.

Sinon j'ai très faim. Mes toasts du matin sont très loin. Plus qu'une heure avant le souper.

(Jour) 14

  • Moral : À plat
  • État d'esprit : Le début de la fin
  • Niveau de bien-être 2
  • Niveau de fatigue 9
  • Niveau de compétence 3
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 4
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 1
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

J'ai mal partout. Ma (très longue) nuit de sommeil n'a pas amélioré mon sort.

Je me sens faible comme si j'avais la gastro, sans renvoyer. Heureusement. Bref, une grippe d'homme. Physique en plus, puisqu'un point dans le dos m'empêche de bouger normalement, comme un gros torticolis. Je ne suis d'ordinaire pas plaignard (bon un peu), alors si je vous en parle, c'est parce que je suis dans un sale état. Mais je vais survivre, rassurez-vous. Mon objectif du jour: trouver des Tylenol. Ça serait le comble d'échouer une telle mission dans un endroit où je peux facilement trouver des Dilaudid, du speed, du pot, des cigarettes, du crack etc, etc. Pas pour rien que certains surnomment la Maison du Père «la pharmacie».

Tout ça pour dire que je passe la journée sur le pilote automatique. Mes colocataires du Transit ne sont pas plus jasants qu'hier. J'ai déjeuné avec Jacques, le doyen de l'unité de convalescence, situé sur le même étage que moi. Une chambre avec un seul lit, une commode et un rideau en guise de porte. Les clients de cette portion de la MSP sortent de l'hôpital et doivent continuer à se reposer.

À part ça, j'ai été prendre l'air, j'ai fait mon lavage (2$ laveuse-sécheuse) et je m'installe tranquillement pas vite. Si je veux nouer des liens, je vais devoir passer du temps dans le fumoir, qui affiche complet la nuit comme le jour. Imaginez l'odeur de nicotine qui vous prend au nez dès que vous ouvrez la pièce sans climatisation. L'horreur. Même pour un fumeur. À ce sujet, je n'ai pas fumé de la journée. L'idée même de m'en griller une m'horripile. Autre signe que j'ai vraiment besoin de me refaire une santé.

Je vais essayer de contourner les règles pour écouter le match de hockey (le dernier) avec les gars au refuge ce soir.

J'ai assez passé de temps avec moi-même depuis deux jours.

(Jour) 15

  • Moral : Passivité
  • État d'esprit : Une heure à la fois
  • Niveau de bien-être 4
  • Niveau de fatigue 5
  • Niveau de compétence 7
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 4
  • Jauge des sens
    • Vue 1
    • Odorat 0
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

5h du matin. Peut-être. En fait je n'en ai pas la moindre idée, puisque je n'ai ni cadran ni montre.

Par la fenêtre de ma chambre, j'entrevois des reflets bleutés dans la nuit qui achève. Faibles toutefois. On annonce de la flotte aujourd'hui. Autre indice : mon voisin dort encore, lui qui est matinal. J'essaye de me rendormir, en vain. Je me suis couché tôt la veille, contre mon gré. J'avais pourtant l'intention d'écouter la dernière partie de de hockey de la saison avec les gars du refuge. La période venait à peine de débuter qu'un intervenant me tapait sur l'épaule. «Scuze, Hugo, les gars du Transit ne peuvent pas fréquenter la salle du refuge. Désolé, c'est le règlement.»

J'ai beau plaider que les gars du Transit (de plus en plus rares) écoutent un mauvais film, c'est peine perdue. Je retourne, penaud, dans mes quartiers. En chemin, je croise le fumoir sans aération dans lequel la télévision diffuse la partie. J'entre. Même pour un fumeur, l'endroit est insupportable. Dire que certains clients y passent pratiquement leurs journées. Les mégots qui débordent dans les cendriers laissent flotter en permanence une odeur infecte. Faute d'option, je me suis donc couché. J'ai lu jusqu'à l'extinction des feux vers 20h30.

Le match était 0-0.

Et me voilà à tourner dans mon lit, encore courbaturé par cette virulente grippe qui m'a transformé en vieillard faible. D'autres gars l'ont eux aussi et disent comprendre mon sort. J'ai froid sous mes couvertures. Je tousse comme un client de la Mission Old Brewery. Je dois tuer le temps un peu avant de me lever. Il est encore trop tôt pour débuter ma journée. Déjà qu'il n'y a pas grand-chose à faire dans la rue.

Je repense aux liens que j'ai jusqu'ici noués au refuge. Les personnages de mon errance. Il y a mon ami Kamal, qui travaille dur pour se sortir d'ici. Il devrait vite y parvenir, puisqu'il n'a pas du tout le casting de l'itinérant. Comme Pierre, celui qui nous avait accordé une entrevue il y a une semaine environ. Pierre trouve son séjour ici de plus en plus dur. Il se renfrogne d'ailleurs davantage chaque jour. Le mystère persiste sur les raisons qui l'ont mené ici. Moi, je crois qu'il s'agit d'une séparation difficile et de la perte de la garde de ses enfants. Il est de plus en plus agressif. Dans ses paroles, ses gestes. Même son visage se contorsionne quand il peste contre sa situation. Comme si le malheur qui le frappe ne pouvait tout simplement pas atteindre un gars comme lui. Comme s'il avait déclaré la guerre à l'humanité. Il s'isole aussi, préférant manger seul dans son coin, perdu dans ses idées noires.

Heureusement que Romain est là pour aider tout le monde à voir le bon côté des choses. Pour lui, il n'y a jamais de problème. Il semble totalement contrôler le jeu. Et la Mission est justement son carré de sable. Il y a Marcel, qui vient d'hériter d'un contrat pour diriger un chantier de construction en Alberta. Le billet d'avion, le truck et le logement fourni. Son avion devrait décoller ce soir.

Puis, il y aussi Richard, le grand Richard toujours prêt à me donner une clope, une collation ou un peu de temps, sans jamais rien demander en retour. Je ne sais pas trop pourquoi d'ailleurs. Il me propose au moins une fois par jour d'aller «en fumer» un gros avec lui. «Moi j'ai cessé de consommer du crack, mais j'aime bien fumer mon p'tit joint», me confie-t-il, presque en chuchotant, comme s'il confiait une énormité.

Ici, au royaume des dépendances graves, se limiter à simplement fumer un joint est pourtant un réel exploit. 

Enfin, Mario, l'érudit et son drôle de compagnon, Serge, aux idées et manières diamétralement opposées. Le premier se passionne pour Sergio Leone, le second pour les femmes. Les deux sont en manque de clopes depuis quelques jours.  

7h. Je peux me lever tranquillement pour le déjeuner. Je partage une table avec deux nouveaux copains du Transit. Le premier, dont le nom m'échappe, a en poche un doctorat en mathématiques obtenu au Maroc. Il a fait une profonde dépression, criblé de dettes après avoir été fraudé par ses propres frères. Il tente de se refaire une santé avant de postuler dans un cégep québécois. Le second, Vincent, a grandi à Québec jusqu'à l'âge de 8 ans, avant de déménager avec sa famille en Arizona. Il a détesté les États-Unis et est revenu il y a 6 mois. Il n'a jamais oublié sa langue maternelle, même si elle a été un peu déformée avec les années.

Il se donne quelques semaines au Transit avant de s'accorder un nouveau départ au Québec, la province qu'il n'aurait jamais voulu quitter.

8h30. Le gars qui met les chaises sur les tables de la cafétéria nous interrompt. «Hey les gars, c'est pas un restaurant icitte.»

Il faut partir.

Je suis allé marcher jusque sur l'avenue Mont-Royal. Les gens qui quêtent ne me demandent plus d'argent. Le hasard? Ou est-ce qu'ils m'ont vu quelque part dans un refuge?

13h. Je rentre à la Grande bibliothèque pour reposer mes jambes. Je lis un peu. Dans le Journal de Montréal, un énième article sur l'espionnage donne la parole à Michel Juneau-Kastuya. L'ancien agent secret le moins secret du monde. Je m'emmerde.  Le temps passe lentement aujourd'hui.

14h.

15h.

Je dois retourner à la MDP. C'est le souper annuel des bénévoles ce soir. Les gars devront servir le repas à ces samaritains qui offrent leur temps chaque semaine, certains depuis plus de 30 ans.

J'ai proposé mes services.

Je risque de vous en reparler demain d'ailleurs.

(Jour) 16

  • Moral : Reposé
  • État d'esprit : Éric Lapointe et Advil
  • Niveau de bien-être 4
  • Niveau de fatigue 4
  • Niveau de compétence 7
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 5
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 0
    • Ouïe 1
    • Toucher 0

D'abord un retour sur le souper des bénévoles d'hier. J'avais mis ma plus belle (seule) chemise pour l'occasion.

Les gars – tous dortoirs confondus – avaient été conviés pour 17h. La cloison séparant la salle de repos du refuge et la cafétéria avait été retirée pour permettre plus d'espace. Des décorations, notamment des guirlandes avec la bouille des bénévoles, avaient été accrochées au plafond, sans oublier les ballons, des nappes en papier, l'éclairage tamisé et une petite scène. Il devait y avoir environ 300 personnes, incluant la centaine de bénévoles qui donnent généreusement leur temps, certains depuis des décennies.

Au menu: du confit de canard (oui oui). La grande classe. Pour l'apéro, un moût de pomme (sans alcool évidemment) et un délicieux gâteau au fromage pour le dessert. J'ai offert mon aide plus tôt dans la journée. J'ai donc distribué les corbeilles de pains, des liqueurs et des assiettes, en équipe avec mon colocataire, le très sérieux et discret Antoine.

Distribuer les liqueurs aux gars du refuge s'est avéré un sport extrême, puisque plusieurs jouaient de ruse pour mettre la patte sur deux ou trois cannettes.

Le band de l'accueil Bonneau avait été invité pour rythmer la soirée.

J'ai toutefois été bien déçu du comportement de plusieurs gars, qui ont avalé leur assiette en trois bouchées, avant de disparaître dans le fumoir pour attendre la fin de la fête, sans égard aucun pour les bénévoles, dont certains allaient par la suite être honorés. Ces gens donnent sans compter chaque semaine, la moindre des choses serait de faire preuve d'un peu de respect et leur consacrer une petite soirée dans l'année. Pas comme si les conversations au fumoir volaient très haut, de toute façon.

Lorsque j'ai réintégré mon dortoir, il ne restait pratiquement que des bénévoles dans la salle. Le band jouait Terre promise d'Éric Lapointe.

Je déteste Éric Lapointe.  

Aujourd'hui, j'ai marché. Beaucoup. Mon podomètre parle de 26 367 pas. C'est la première belle journée du printemps, je voulais en profiter. La neige a même complètement fondu devant les bancs de parcs de l'UQAM, rue Sainte-Catherine. D'autant plus que ma grippe s'estompe. Ne reste qu'une toux creuse et persistante, qui n'a pas encore ressuscité mon envie de fumer. J'ai marché jusqu'au métro Jean-Talon. Sans but. En chemin, j'ai regardé à travers les vitrines des restaurants, salivant à la vue des assiettes des clients. J'ai aussi vu la tronche d'un certain Yoan sur la une des journaux gratuits. C'est le vainqueur de La Voix. Je suis où très snob ou très déconnecté, c'est la première fois que j'entendais parler de lui. Je serais tout de même prêt à gager un p'tit deux que Yoan sera populaire dans les futurs palmarès de noms de bébés.

Je suis un devin. Genre.

Je me suis acheté un café chez Mc Donald. Plus qu'un dernier avant d'en avoir un gratisssss!!!

J'ai quêté un peu sur le parvis d'une église située à côté du métro Mont-Royal. «Un peu de monnaie svp? Madame ? Monsieur?»

Les gens vous ignorent superbement. C'en est presque drôle.

Ma toux est revenue en force.

«Un peu de monnaie svp madame, sinon des Tylenols?»

La madame s'est arrêtée.

- Des Advil, ça fait-tu pareil?

- Sûrement.

- Garde le pot.

Pendant que je m'en enfile deux, je me dis qu'il y a de l'espoir dans l'humanité.

Je marche encore, cette fois jusqu'à la basilique Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal. Je passe devant mes camarades de la Mission Old Brewery, toujours fidèles au poste, dans une file près de la porte.

Je fais un peu de lecture sur un banc du petit parc devant l'église. Lire m'endort, je m'étends en m'appuyant la tête sur mon sac à dos. Je me réveille en sursaut une quinzaine de minutes plus tard. Un peu perdu. Un de mes collègues de La Presse est par hasard à l'autre bout du banc en train de griller une cigarette.

«Salut Karim, ça va?»

- Oui, qu'est-ce que tu fais? Tu joues aux itinérants?

- Oui, quelque chose comme ça.

(Jour) 17

  • Moral : Grippé (encore)
  • État d'esprit : Beaucoup de mots entrecoupés de toux
  • Niveau de bien-être 4
  • Niveau de fatigue 5
  • Niveau de compétence 6
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 5
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 1
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

La journée achève. Il est presque 19h. Je cogne des clous. J'ai passé bien près de remettre la rédaction de ce journal à demain.

Mais comme dit le vieux proverbe, «ne remets pas la rédaction de ton journal à demain, parce que ça ne risque pas de te tenter ben ben plus.»

Alors, voilà, je m'exécute, sur le vieux PC aux touches funky du Transit. Je ne suis pas le genre vantard, mais j'ai trouvé le «à» en moins de 15 minutes. Grosse journée aujourd'hui. Beaucoup de parlotte. Je n'avais pas super bien dormi en plus, à cause de cette foutue grippe qui est en train de s'attacher à moi. J'ai toussé une bonne partie de la nuit, au point de m'auto-réveiller et probablement de brimer un peu le sommeil de mon coloc Antoine. Au milieu de la nuit, je suis même descendu m'écraser seul sur une chaise de la salle commune déserte et obscure, pour donner un répit à ceux qui endurent ma toux. Ça aurait sans doute fait une jolie photo. J'aimerais vous dire que j'ai vu l'éclipse lunaire, mais j'ai appris son existence ce matin.

Ma journée s'est amorcée à l'organisme Sac à dos. Je vous en ai déjà parlé il y a quelques jours. J'ai encore rencontré la sympathique Marion pour discuter des perspectives d'emplois offertes aux gens de la rue. Sa job est avant tout de te donner les moyens de réintégrer le marché du travail (papier, estime de soi, menus travaux  via l'organisme, etc.).

Deux voitures de police étaient garées devant la place. Elles sont reparties avec un gars.

Deuxième arrêt, les locaux du journal L'Itinéraire, à l'ombre  du pont Papineau. Rencontre fascinante avec Yvon, 61 ans, camelot du quartier Côte-des-Neiges depuis des années et responsables des troupes au sol dans plusieurs secteurs.

Cet émondeur de métier m'a raconté comment l'arbre qui lui est tombé dessus il y a plus de 10 ans l'a mené dans la rue. Blessé, Yvon a perdu sa job, puis sa femme, a sombré dans la dépression avant de se retrouver tout nu dans la rue. Son travail à L'Itinéraire l'a aidé à rebâtir sa confiance, son réseau social, en plus de lui redonner une seconde chance. S'il pouvait revenir en arrière, il ne souhaiterait d'ailleurs même pas éviter l'arbre à la source de tous ces chambardements.

On gèle dehors. Hier, c'était pourtant le printemps. Une averse de neige est là pour me rappeler de ne pas me découvrir d'un fil. Je suis déjà malade de toute façon.

J'ai marché longtemps pour me rendre à une urgence spéciale, près du centre de dépendance. On y accueille des patients intoxiqués, qui passent deux ou trois jours hospitalisés, dans le but de se désintoxiquer ou de reprendre leurs esprits. Si tout va bien, les patients de l'urgence se retrouvent dans des programmes pour cesser de consommer. Ce fut le cas de Yannick, rencontré sur place. Un peu plus d'un an auparavant, il a poussé les portes de l'urgence, « gelé comme une balle ». La voix cassée par des années de consommation, il m'a fait revisiter un peu son passé. Il aimerait maintenant réparer les pots cassés avec son fils de 19 ans.

Il n'a pas consommé depuis 18 mois.

En rentrant chez moi, j'ai vu le frère Marc dans sa chapelle par une fenêtre du couloir. Il était flanqué de plusieurs frères, pour célébrer les vêpres. La veille, il m'a convaincu d'assister à sa messe de 17h. Une dizaine de gars y étaient. Le vieux renard m'a fait lire un passage du livre d'Isaïe devant l'autel. «Ainsi parle Dieu, le Seigneur, qui crée les cieux et les déploie : il dispose la terre avec sa végétation, il donne la vie au peuple qui l'habite etc. etc.»

Le soir, avant de dormir, j'ai écouté La passion du Christ, le film de Mel Gibson dans lequel Jésus se fait torturer à feu doux pendant près de deux heures.

Bref, pour l'épisode 21 Jours au presbytère, je suis prêt gang!

(Jour) 18

  • Moral : Habitué
  • État d'esprit : Je me gâte
  • Niveau de bien-être 7
  • Niveau de fatigue 7
  • Niveau de compétence 7
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 5
  • Jauge des sens
    • Vue 1
    • Odorat 0
    • Ouïe 1
    • Toucher 0

Je serais bref aujourd'hui. Pour faire changement. Il ne s'est pas passé grand-chose. J'ai voulu me gâter et ne faire que des trucs qui me plaisent.

Après avoir mangé mes toasts, seul à ma table avec mes journaux gratuits, j'ai passé une petite moppe sur le plancher de mon étage. Une fois ma tâche complétée, la journée m'appartenait. J'ai profité du soleil (malgré le froid et le retour de la neige au sol) pour marcher vers l'ouest sur Sainte-Catherine. J'avais très peu exploré cette portion de la populaire artère commerciale depuis le début de l'expérience. J'ai donc mis le paquet en la descendant jusqu'au bout. Enfin, jusqu'à ce que la rue cesse d'être commerciale. En revenant, j'ai emprunté les rues des secteurs huppés situés en périphérie. Nous sommes vraiment au royaume des résidences cossues. Certaines, quoique magnifiques, sont si grosses que c'est indécent d'imaginer qu'une famille avec un ou deux enfants y habitent. 

On croise aussi beaucoup de nounous philippines sur les trottoirs, derrière des carrosses où sont emmaillotés des bébés blancs nés du bon côté de la clôture.

Les inégalités existent, et pas seulement dans la rue.

Ma maison (la vraie, pas mon refuge) ressemble à un cabanon à côté de ces manoirs somptueux.

Faut croire qu'on est tous le pauvre de quelqu'un.

Après ma balade matinale, je suis allé prendre un café gratuit à la distributrice du café Mission. L'endroit était bondé. J'ai poursuivi au chaud la lecture d'un livre que j'ai volé à la bibliothèque de la Maison du Père. La prophétie des Andes. J'en avais entendu parler au cégep comme un livre révolutionnaire qui pourrait changer ma conception de la vie. Je dois être rendu trop vieux ou cynique, puisque la chasse aux grandes révélations de ce présumé manuscrit péruvien plus vieux que la bible m'emmerde à peu près autant que la couverture médiatique d'un budget.

Comme les bons livres ne se bousculent pas dans la bibliothèque de la MDP, ça a le mérite de m'aider à passer le temps. Le seul bouquin intéressant que j'ai aperçu est La réparation, le premier roman de mon amie Katia.

Et comme l'explique si bien La Prophétie des Andes, ce n'est donc sans doute pas un hasard si j'avais justement un dîner prévu avec cette même Katia ce midi. Sur son bras évidemment. Elle m'a invité dans un resto chinois de la rue Saint-Jacques. Le serveur unilingue anglophone semblait bien pressé de prendre notre commande, en revenant nous voir avec son calepin aux deux minutes. Les nerfs choses, je n'ai pas envie de retourner dehors dans 15 minutes.

Katia m'a remis à jour sur un dossier en chantier sur les taudis. Le monde continue de tourner pendant que j'ai mis le mien sur hold. Je lui ai résumé les grandes lignes de cette expérience. La victoire à main levée du film Van Hesling sur la soirée électorale sur la télévision de la salle commune de la MDP l'a bien fait rigoler.

Je vais écouler mes dernières heures avant le souper à la Grande Bibliothèque. Tant qu'à passer une journée de rêve.

Elle devrait se terminer par le premier match de la série Canadiens/Tampa Bay.

J'ai pris Montréal en sept dans mon pool. Stamkos ne peut pas tout faire tout seul.

J'ai demandé à mon intervenante Iris de faire une entorse au règlement pour me laisser écouter la partie avec les gars du refuge dans la grande salle.

Après tout, c'est ma soirée d'adieux et j'aimerais la passer avec les gens que j'ai côtoyés le plus.

J'attends sa réponse.

Je me croise les doigts.

(Jour) 19

  • Moral : Mi-fébrile mi-triste
  • État d'esprit : Sortie de rue
  • Niveau de bien-être 7
  • Niveau de fatigue 7
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 6
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 1
    • Ouïe 1
    • Toucher 0

Ça y est. Je sors de la rue aujourd'hui. J'aimerais vous dire que je n'ai pas vu le temps passer, mais ça serait faux.

Je l'ai vu à plusieurs reprises s'égrener lentement, d'heure en heure, de minute en minute. Du temps, on en a à revendre dans la rue.

Même si l'expérience prend fin, ma routine quotidienne s'est ébranlée mécaniquement. «21 Jours, c ‘est le nombre de jours que ça prend pour perdre nos repères et en développer de nouveaux», qu'ils disaient.

Faut croire que c'est vrai. Comme chaque matin, je suis descendu à la cafétéria à moitié endormi pour manger mes deux toasts au beurre de pinotte. Comme chaque matin, j'ai déjeuné avec Fouad et Jacques jusqu'à ce qu'on nous expulse.

Puis j'ai fait mes bagages. Ça m'a pris cinq minutes enfouir mes maigres effets dans mon sac à dos usé à la corde. Mon successeur dans le lit #1 trouvera dans son casier des bouchons pour les oreilles, un peu de savon à lessive, une petite bouteille de Purell, un fond de sac de bonbons durs et le livre La Prophétie des Andes, lâchement abandonné en cours de lecture.

J'ai ensuite attendu l'équipe de tournage pour les dernières scènes. D'abord une entrevue avec mon colocataire Antoine, tombée du ciel. Comme il m'apparaissait solitaire et un peu timide, j'étais convaincu qu'il ne m'accorderait jamais d'entrevue. Je me trompais. Il m'a parlé ouvertement et avec verve des raisons qui l'ont mené au Transit pour la deuxième fois. À 30 ans, il s'efforce de se reconstruire psychologiquement avant de voler de ses propres ailes. Le futur l'angoisse, la peur de l'échec aussi en plus de subir la pression involontaire d'une famille parfaite et aisée. Une belle rencontre avec ce graphiste de métier, qui admet sans détour que les ressources de la rue lui ont littéralement sauvé la vie.

J'ai aussi visité les nouvelles chambres du deuxième, celle de Vincent notamment. Je vous avais parlé de Vincent me semble, le gars né au Québec qui a grandi en Arizona avant de rentrer au bercail il y a 6 mois. Un très gentil garçon même si son côté verbomoteur finit par être étourdissant. Tsé, le genre qui vous suit jusqu'aux toilettes pour poursuivre une conversation.

Midi. Petit dîner d'adieu avec quelques gars, dont Bob, avec qui j'ai passé beaucoup de temps, avec Marcel, Romain et Richard. De mon expérience, ils aimeraient faire ressortir que des bons gars qui se tiennent comme une famille vivent dans la rue. Pas juste des toxicomanes écervelés et dangereux. J'estime avoir fait ma part en leur accordant cette tribune. Ceux qui m'ont ouvert leur cœur m'ont fasciné par leurs histoires, leur résilience.

Et moi? Qu'ai-je appris de tout ça? Plusieurs choses, évidemment. D'abord, que l'itinérance ne se résume pas à dormir sur un banc de parc ou à crever de faim. L'itinérance est un état de crise dans la vie d'une personne, qui, faute de choix, se retrouve à la rue. Les gars que j'ai rencontrés jouent aux toughs, mais ils sont souvent brisés, démolis par en dedans. Ils finissent par s'appuyer les uns sur les autres pour tenter de se relever, tout en gardant une certaine méfiance puisque plusieurs dépendances ont pris le contrôle de leurs vies.

Certaines personnes que j'ai croisées en chemin me disaient : «T'as pas l'air d'un itinérant». Ce commentaire trahi une profonde méconnaissance du phénomène, qui va bien au-delà des vêtements en haillons et de l'odeur nauséabonde. C'est d'ailleurs une vision fort réductrice des drames terribles qui affligent plusieurs personnes.

Trop confortables les itinérants? Tant mieux s'ils le sont. Pourquoi les punir. Je ne crois pas qu'ils profitent du système. Qui voudraient réellement finir ses jours dans des endroits où l'on doit respecter mille règlements et se frotter régulièrement à des intervenants qui pourraient être nos petits-enfants?

Je pense, en outre, qu'une profonde réflexion sur l'échec de la désinstitutionnalisation devrait s'amorcer.

D'ici là, je garde en tête le souvenir d'hommes courageux, parmi les plus coriaces de la planète. Après tout, ces hommes ont presque tous dormi au moins une fois dehors à -30 degrés. 

Si demain un cataclysme défigurait la surface du globe et forçait les gens à se débrouiller eux-mêmes pour survivre, je ne me poserais pas de question et j'irais retrouver les gars de la rue pour mettre les chances de mon bord au maximum.

(Jour) 20

  • Moral : Serein
  • État d'esprit : Caffé latté et pied d'athlète
  • Niveau de bien-être 9
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 8
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 8
  • Jauge des sens
    • Vue 0
    • Odorat 1
    • Ouïe 0
    • Toucher 2

Plus une affectation à l'extérieur est pénible et plus le retour est bon. De la grosse logique.

Mon travail de journaliste m'amène parfois à partir, mais c'est la première fois qu'il fait si bon revenir. C'est, à bien y penser, la première fois que je quitte mes enfants aussi longtemps. La preuve : mon gars est scotché sur moi depuis mon arrivée.

J'ai d'abord inauguré mon retour en me faisant un gros party dans la salle de bain. Rasoir, douche chaude, shampoing, vêtements propres et chauds : la totale.

Sans compter le bonheur indescriptible de dormir dans MON lit.

Sentiment étrange ce matin au réveil de réaliser que je suis dans ma chambre. Pas besoin de descendre à la cafétéria prendre mes deux toasts au beurre d'arachide avec Jacques et Fouad ou passer devant un fumoir occupé en permanence. Je me suis levé tôt, malgré la fatigue. Mon cerveau semble programmé selon mon horaire de rue.

J'ouvre MON frigidaire, avant de me faire de bons café latté à la chaîne. L'équipe de 21 Jours a même fait livrer chez moi un délicieux panier de fruits, certains glacés de chocolat.

Un seul bémol dans cette journée sans nuage : mes pieds me font souffrir énormément et chauffent. Après examen, mes craintes se sont avérées : j'ai le pied d'athlète. Sur les deux pieds. Ça fait bobo. Je me suis garoché à la pharmacie chercher de la crème. En voiture. Fuck la marche pour quelques jours.

Sinon, c'est pas mal ça. La journée achève et je suis en pyjama. Mon objectif : en faire le moins possible. Même ce journal me demande présentement un effort démesuré. J'ai d'ailleurs l'impression qu'il est mauvais et truffé de clichés poches.

Qu'importe, dans 15 minutes je me tape le (sans doute mauvais) film Thor avec fiston. Puis le hockey.

Je ne pense à rien.

Je suis confortable.

Je suis serein.

(Jour) 21

  • Moral : Fatigué
  • État d'esprit : La fin
  • Niveau de bien-être 5
  • Niveau de fatigue 8
  • Niveau de compétence 6
  • Niveau de frustration 0
  • Apparence physique 8
  • Jauge des sens
    • Vue 1
    • Odorat 0
    • Ouïe 0
    • Toucher 0

Je me sens comme sur un gros lendemain de veille aujourd'hui. Je n'ai pourtant pas bu une goutte hier.

Je me suis même endormi devant la télévision assez tôt. Des dommages collatéraux de ma vie de rue, j'imagine. Je devais être en proie à la fébrilité du retour la veille, puisque je ne sentais pas trop ses effets. Ma toux semble revenue me rappeler qu'elle n'est pas partie et je soigne mes pieds avec une petite crème supposément miracle. 

Mais je me plains le ventre plein. Littéralement. J'ai dû reprendre quelques livres depuis jeudi. Après vérification, oui. Trois, pour être exact.

Je me suis donné comme objectif sur terre de ne manger que du comfort food. J'ai mangé de la crème glacée à même le contenant, hier soir, même si je me sentais engraisser à chaque cuillerée. La grosse classe. En pyjama pis toute.

Comme prévu, je ne sais pas trop comment résumer mon expérience à ceux qui me posent des questions. C'est périlleux comme exercice en fait.

«Pis, c'était comment?

- Pas si pire, ça ronflait, ça pétait, ça fumait, mais ça s'endurait.»

Ça fait weird de passer pour monsieur Courage, alors que des gens font ça depuis des années. Sans être payés en plus.

Je pense que les gens imaginent ça pire que c'est. J'avais un toit et trois repas par jour. Les gens doivent penser que je dormais en position fœtale dans un conteneur à déchet, un couteau suisse rouillé dans ma poche au cas où, sans oublier la tentation permanente de m'enfoncer une seringue (probablement souillée) dans une veine importante.

Ma grande chance, c'est surtout d'avoir eu un accès privilégié à des gens fascinants, qui ne m'auraient jamais adressé la parole avec si peu de retenue sans une telle immersion dans leur monde.

Mon défi: essayer de ne pas les oublier. Jamais. C'est la seule chose que je peux faire pour leur signifier leur respect.

Mais la vie étant ce qu'elle est, Romain, Marcel, Richard, Antoine et les autres risquent de s'évanouir avec le temps. Un à un. Mes beaux principes d'ouverture d'esprit et d'humilité risquent aussi de foutre graduellement le camp. Je vais me réembourgeoiser, recommencer à me plaindre de ci, de ça, oublier que ma vie en est une de privilèges.

Oublier tout. Cette expérience. Les visages.

Puis, qui sait, un jour :

«Pardon, monsieur, vous n'auriez pas un peu de monnaie pour m'aider un p'tit peu?

- Non, désolé.»

  • Jours
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
  • 11
  • 12
  • 13
  • 14
  • 15
  • 16
  • 17
  • 18
  • 19
  • 20
  • 21
Confessions
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